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Les villes corsaires du Maghreb avaient une conscience aiguë de leur communauté de destin.

La ville de Salé qui n’est séparée de la capitale, Rabat, que par le Bouregreg, une rivière frontière, peut se targuer de posséder un patrimoine historique très riche. Etymologiquement, selon Leila Maziane, spécialiste en histoire de la ville, «Salé vient du mot Sala qui signifie en phénicien : Rocher». Ville tournée essentiellement vers la mer, ses marins ont, pendant près de deux siècles – entre le XVIIe et le XIXe siècle – pu dominer l’Océan Atlantique et devenir les maîtres incontestés de la navigation sur cette grande étendue bleue.


Cependant, le Dr Mohamed Fetha fait remonter «les premières mentions se rapportant à Salé dans les activités maritimes à l’époque mérinide, lorsque Abou Youssouf eut édifié le chantier naval comme réponse à l’incursion castillane et à la prise de la ville en 1260». Vint ensuite l’époque où la Course en Méditerranée constitua une riposte aux velléités expansionnistes d’une Espagne revigorée par la Reconquista. Ainsi, les Espagnols ne tardent pas à montrer leur intérêt et leur appétit pour le Maghreb central, notamment après la chute de Grenade en 1492. L’Espagne prend les devants pour rendre facile le flux commercial et sécuriser les routes maritimes avec le sud de l’Italie. Ses soldats s’implantent sur toute la côte nord du Maghreb qui va de Melilla à la plupart des ports algériens, tels Mers El Kébir, Oran, Mostaganem, Ténès, Cherchell et Béjaïa.
En 1510, les Espagnols construisent Le Penon sur un îlot face au port d’Alger. L’occupation restreinte, se limitant à quelques villes côtières du Maghreb Central, et la menace qui pèse sur Alger, conduit les Algérois à chercher une aide extérieure pour enrayer ce danger ibérique imminent. Les frères Barberousse arrivent comme des deus-ex-machina. Alger et son port deviennent alors une citadelle imprenable qui résiste pendant trois siècles aux assauts de toute l’Europe. On utilise le concept de course pour parler des attaques en temps de guerre menées contre tout navire battant pavillon d’Etat ennemi. La course s’apparente à de la guérilla en mer comme il existe une guérilla urbaine.
Une manière de faire une guerre subversive qui affecte l’adversaire dans la durée. Des opérations rapides, efficaces, capables de causer des pertes importantes tout en ayant un impact psychologique néfaste sur l’ennemi. Rapidement, Salé et Alger se rapprochent pour une sorte de partage des tâches en mer afin d’épuiser les ennemis qui menaçaient les deux villes. Les corsaires d’Alger avaient la primauté sur la Méditerranée et les Salétins une mainmise sur l’Atlantique. De temps en temps, des actions communes sont exécutées par les deux marines comme l’attaque de certains ports en Mer du Nord ou sur les côtes islandaises. Ces relations historiques ont été mises en évidence lors de cette rencontre internationale sur le thème «Villes maghrébines : richesse du patrimoine et pratique de la mer»*.
La plupart des intervenants ont souligné l’esprit paradoxal qui fonde la ville de Salé, cité maritime, mais aussi, comme l’a fait remarqué le géographe Mohamed Nacir, «ville qui synthétise l’esprit citadin et l’esprit bédouin». Une ville en somme qui ne se coupe pas de son environnement immédiat, même si elle reste quelque peu conservatrice et très jalouse de son identité particulière. Un autre aspect  de la ville a été abordé, sa dimension mystique. L’historien Mohamed Fetha montre que Salé a été un véritable carrefour qui a attiré beaucoup de Soufis en son sein. Elle constituait un espace de retrait et de méditation par excellence.
Un lieu aussi où la science et l’éducation étaient valorisées et qui favorisait, à grande échelle, l’esprit critique et la dénonciation des pratiques abusives des potentats locaux. A noter aussi que des célébrations religieuses comme le Mawlid Ennabaoui se déroulaient selon un rituel identique à Salé et Alger, autour du mausolée de Sidi-Abderrahmane pour cette dernière. Le rapprochement entre les villes du Maghreb était étonnant. Et pour illustrer cette parenté qui ne se dément pas au long des siècles, l’historien tunisien, Brahim Mohamed Saâdaoui, revient sur la toponymie des lieux dans le port de Bizerte pour relever qu’on y retrouve les mêmes noms qu’à Salé. Sans oublier que les chefs corsaires de certains bateaux tunisiens étaient des Algériens. Par ailleurs, l’historien tunisien a beaucoup insisté sur le fait que la flotte de guerre pouvait se transformer, en temps de paix, en flotte commerciale pour faciliter les échanges avec les ports amis et utiliser rationnellement toutes les potentialités de commerce et de voyage.
L’historienne Leila Maziane évoque dans son exposé la composante humaine de la flotte corsaire. Les équipages qui conduisaient les vaisseaux en mer avaient des origines différentes et étonnantes. C’était une mosaïque humaine qui comprenait les Morisques chassés d’Espagne après la chute de Grenade, il y avait aussi les Aloudjes qui sont des renégats européens et les Maghrébins de souche. Ce brassage humain a été peut-être à l’origine des multiples succès des flottes maritimes nord-africaines à cette époque.
Pour rester dans le thème de cette rencontre internationale, le sociolinguiste Mohamed El Himer dresse un tableau exhaustif sur dix siècles de la vie culturelle à Salé et arrive à la conclusion qu’après un rayonnement évident, il y a eu une régression notable par la suite.
Les Salétins avaient créé à l’époque tout un système d’infrastructures pour consolider la prospérité de leur ville. Ils disposaient d’un réseau de médersas très performant  avec des formations pluridisciplinaires. Les remparts de la ville présentaient huit portes pour assurer le  contact avec l’extérieur, mais l’intégration des habitants venant des autres contrées se faisait toujours dans la difficulté. L’aspect festif dans les villes portuaires du Maghreb n’était pas négligé, surtout quand les prises en mer étaient conséquentes. L’exposition du butin sur les grandes places donnait lieu à des scènes de liesse avec musique et danse.
De son côté, le professeur Eloy Martin Corrales, de l’université de Barcelone, a présenté une communication très intéressante sur «la valorisation des possibilités de pêche au Maroc d’après les sources espagnoles (XVIe et XIXe siècles)». Il a consacré une large partie de son intervention à la pêche du corail en Oranie. L’exploitation de cette richesse, qui s’assimile aux pierres précieuses, se faisait déjà de façon anarchique et de manière intensive. Les pêcheurs raquaient les fonds marins tout en détruisant la faune et la flore. Cette exploitation tous azimuts était censée compenser les exigences financières exorbitantes du Dey d’Alger sur la cession des concessions marines.
Dans une autre partie de l’exposé du professeur Eloy, le public a pris connaissance des moyens et méthodes de pêche utilisées à l’époque, comme les hameçons, les filets et les nasses pour optimiser les prises.
Enfin, les intervenants ont eu le privilège de  bénéficier d’une visite guidée assurée par l’architecte Nabil Rahmouni, spécialiste en restauration et réhabilitation des monuments historiques pour comprendre in situ comment s’organisait la défense d’une ville à l’approche des périls venus de la mer. La construction des remparts et le choix de l’emplacement de la ville de Salé montrent que rien n’est dû au hasard.
Les bâtisseurs de la ville avaient tout pensé en veillant surtout à se placer tout près de la barre atlantique avec son récif empêchant tout navire, quelle que soit sa puissance, de s’approcher des côtes et de pouvoir canonner ou tenter de débarquer des troupes. Les villes maritimes du Maghreb avaient compris à leur époque que face aux périls extérieurs, il fallait une défense commune, une identité de vues et chaque ville mettait son potentiel au service de ses sœurs jumelles. L’idée du destin commun existait déjà.                      

*Samedi 7 janvier 2012, organisé par l’association Sala Al Moustaqbal en collaboration avec la Mairie de Salé, dans le cadre des actions du projet Montada, Forum de promotion de l’architecture traditionnelle au Maghreb, intégré au programme Euromed Heritage IV.